Le Cap-Haïtien, bastion d'une pratique qui prospère

Aux abords des établissements de la capitale du Nord, des créateurs de contenu s'installent caméra en main pour fabriquer des vidéos qui rapportent. La pratique y est devenue banale, presque normale, et cette banalisation est précisément le danger. Quand une ville s'habitue à voir ses écoliers filmés à la sortie des classes, plus personne ne s'en étonne, et plus personne ne les protège. Les autorités, les directions d'école et les familles du Cap-Haïtien ont une responsabilité particulière : si la pratique a trouvé ici son terrain, c'est ici qu'elle doit être brisée.

Une révolution, pas un simple rappel à l'ordre

Il ne suffit plus de s'indigner le temps d'une publication. Haïti a besoin d'une révolution des mentalités : parents, écoles, créateurs de contenu, médias et autorités doivent cesser de traiter la dignité d'un enfant comme un détail. Un pays qui laisse ses écoliers devenir du contenu pour gagner des vues renonce à protéger son avenir. Aujourd'hui, la popularité en ligne sert d'excuse à tout, et c'est cette logique qu'il faut renverser.

Le « oui » d'un enfant ne vaut pas consentement

Le plus grave est que certains élèves acceptent d'être filmés. Ils rient, posent, répondent aux questions. Ils y voient un moment de gloire, une chance d'être vus, parfois de devenir « célèbres ». Ils ne savent pas ce que cela leur coûtera demain.

Un adolescent de quinze ans ne mesure pas qu'une vidéo ne disparaît jamais vraiment. Elle sera copiée, détournée, commentée et ressortie des années plus tard, quand il cherchera un emploi, une bourse ou simplement la paix. Il ne mesure pas non plus que son uniforme, son visage et son quartier peuvent renseigner des inconnus malintentionnés sur ses habitudes. Il ne sait pas qu'une phrase lâchée à la légère peut devenir une moquerie qui le poursuivra pendant des années. Ce « oui » arraché à un enfant ne vaut rien : celui qui filme est un adulte, qui sait ce qu'il fait, tandis que l'enfant ne sait pas ce qu'il donne.

Ceux qui filment portent toute la responsabilité

Des créateurs de contenu savent parfaitement ce que rapporte l'image d'un mineur. Sur TikTok, la visibilité se transforme en contrats publicitaires et en partenariats de marques. Dans cette course, la frontière entre contenu et exploitation disparaît. Se cacher derrière « il était d'accord » est une lâcheté : on n'obtient pas de consentement éclairé d'un enfant, on profite de sa naïveté.

Chacun doit prendre sa part

Les parents doivent parler à leurs enfants, sans attendre qu'une vidéo circule : expliquer ce qu'est l'exposition en ligne, apprendre à refuser, rappeler que personne n'a le droit de les utiliser. Les écoles doivent éduquer à l'image et au numérique, au même titre que les autres matières. Les autorités, enfin, doivent cesser de laisser faire. L'inaction est aussi une prise de position, et ce sont les enfants qui en paient le prix.

L'enfance n'est pas un produit à monétiser. Si Haïti veut préserver sa jeunesse, la révolution doit commencer maintenant, dans les familles, dans les salles de classe et sur les trottoirs devant les écoles.